BRUXELLES, 10 août (Le Parisien Matin) – Des produits fabriqués dans des colonies israéliennes illégales en territoire palestinien occupé sont entrés sur les marchés européens entre octobre 2017 et février 2026 à travers des systèmes qui ont dissimulé leur véritable lieu d’origine, selon le rapport Importing Occupation publié en juin 2026 par le Global Echo Litigation Center.
Le document a soulevé des questions sur la manière dont ces marchandises ont été exportées, étiquetées et distribuées, et sur l’efficacité des règles européennes censées empêcher le commerce lié aux colonies.
Une part régulière des exportations agricoles
Le rapport s’est concentré sur les exportations agricoles, notamment les dattes, les agrumes, les herbes, les fruits et légumes, identifiés par des recherches antérieures comme les produits de colonies les plus courants en Europe.
Pour illustrer le fonctionnement du commerce, Global Echo a examiné les chaînes d’approvisionnement de trois grands exportateurs israéliens : Hadiklaim, Mehadrin Ltd. et Yonatan Packing and Marketing.
Les enquêteurs ont retracé des produits depuis des fermes situées dans des colonies illégales jusqu’à des installations de conditionnement et des ports israéliens avant leur entrée sur les marchés européens.
L’ampleur réelle du commerce est restée longtemps floue, ni Israël ni l’Union européenne n’ayant publié de données complètes sur les exportations des colonies.
Le rapport a indiqué avoir analysé plus de 30 000 documents d’exportation accompagnant plus de 6 800 cargaisons agricoles entre octobre 2017 et février 2026. Sur les 5 900 cargaisons destinées à l’Europe, 17,2 % contenaient des produits de colonies. Pour l’UE spécifiquement, le chiffre s’est élevé à 19,2 %.
Selon le rapport, les produits agricoles des colonies israéliennes ne sont pas inhabituels ou occasionnels, mais font régulièrement partie des exportations agricoles d’Israël vers l’Europe.

Trois méthodes pour masquer l’origine
Selon le rapport, les exportateurs ont utilisé ce qu’il a appelé une « chaîne d’approvisionnement de l’obscurcissement », un système conçu pour cacher le fait que les produits proviennent de colonies israéliennes et rendre leur origine réelle plus difficile à identifier, selon Global Echo Litigation Center.
La première méthode a été décrite comme « dissimulés à la vue de tous ». Dans ce procédé, les exportateurs ont pu inclure le lieu réel de la colonie, y compris son code postal, tout en listant Israël comme pays d’origine, masquant ainsi le fait que les marchandises ont été produites dans une colonie.
Le rapport a affirmé que les autorités douanières européennes, plutôt que les exportateurs israéliens, ont été chargées de vérifier si un code postal appartenait à une colonie. Il a estimé que cela a créé des lacunes permettant aux produits des colonies d’entrer sur les marchés européens sans être identifiés comme tels.
La deuxième méthode a impliqué ce que le rapport a appelé des « adresses fictives ». Les exportateurs ont utilisé des adresses situées à l’intérieur d’Israël au lieu du site de production réel, faisant apparaître les produits des colonies comme originaires d’Israël.
La troisième méthode a été le « mélange ». Les produits illégaux des colonies ont été mélangés à des marchandises cultivées à l’intérieur d’Israël dans des installations partagées de conditionnement ou de stockage avant l’exportation. Une fois combinée, la cargaison a porté des documents d’origine israéliens.
Des certificats contestés et une faille douanière
Global Echo a soutenu que la responsabilité a été partagée entre les exportateurs israéliens et les autorités européennes.
Les chercheurs ont déclaré avoir identifié des centaines de certificats d’origine qui semblaient concerner des produits de colonies tout en réclamant un traitement préférentiel disponible dans le cadre de l’accord d’association UE-Israël.
Le rapport a également remis en question la validité des certificats phytosanitaires et des certifications biologiques délivrés pour des produits originaires de territoires occupés, arguant qu’ils pouvaient ne pas se conformer aux exigences légales de l’UE.
Le rapport a soutenu que le système actuel a fait peser la charge de l’identification des codes postaux des colonies sur les autorités européennes plutôt que sur les exportateurs israéliens, créant des opportunités pour les produits des colonies d’échapper à la détection.
Toutes les marchandises agricoles exportées de la région sont passées par la même infrastructure contrôlée par l’État israélien, partageant ports, navires et réseaux de traitement douanier.

Des États membres passent à l’interdiction nationale
Au niveau de l’Union européenne, il n’existe toujours pas d’interdiction à l’échelle du bloc sur les importations en provenance des colonies israéliennes.
L’Espagne a déjà interdit l’importation de produits originaires des colonies israéliennes dans le territoire palestinien occupé.
La Belgique a également approuvé une interdiction des importations en provenance des colonies israéliennes, tout en soutenant une action plus forte à l’échelle de l’UE.
Les Pays-Bas ont adopté une interdiction nationale sur l’importation, l’achat et la vente de biens issus des colonies israéliennes dans les territoires palestiniens occupés. La mesure a également interdit le contournement et a dû entrer en vigueur le 22 septembre 2026.
L’Irlande a fait avancer une législation visant à interdire les importations de biens originaires des colonies israéliennes.
Le gouvernement a approuvé le projet de loi Israeli Settlements (Prohibition of Importation of Goods) Bill 2026 en mai, et le projet a ensuite été adopté par le parlement irlandais en juillet.
L’Union européenne envisage une réponse commune
En juillet, la Commission européenne a présenté aux États membres des options comprenant une interdiction totale ou partielle des importations, des tarifs prohibitifs et un système de licences d’importation. Les ministres des affaires étrangères de l’UE ont discuté des propositions le 13 juillet, une interdiction totale ayant reçu le plus de soutien, mais aucun accord n’a été trouvé.
La France et la Suède ont plaidé pour une approche européenne commune plutôt que pour des mesures nationales séparées.
Dans une lettre adressée en avril 2026 à la Commission européenne, la France et la Suède ont appelé à des mesures supplémentaires ciblant les produits des colonies, y compris des droits de douane et des restrictions via des régimes de licences d’exportation.

Le système postal comme angle mort juridique européen
Au-delà des chiffres, ce que révèle le rapport Importing Occupation, c’est l’architecture d’une tolérance administrative. Le cœur du problème n’est pas une fraude sophistiquée, mais une délégation inversée du contrôle : c’est à la douane européenne de prouver que le code postal 90632, par exemple, renvoie à une colonie de Cisjordanie, et non à l’exportateur de prouver qu’il respecte le droit international.
Ce montage fonctionne parce que le commerce agricole israélo-européen repose sur un accord de 2005 jamais modernisé. Cet arrangement technique a créé une liste de codes postaux fournie par Israël, mise à jour de manière irrégulière, et un contrôle par échantillonnage.
Dans un flux de milliers de conteneurs réfrigérés par semaine, la probabilité de détection est structurellement faible. Le « mélange » dans les stations de conditionnement achève de rendre toute traçabilité impossible sans audit sur le terrain.
L’enjeu pour l’UE est double. Sur le plan juridique, chaque cargaison passée avec un tarif préférentiel indû représente une fraude douanière caractérisée au sens de la jurisprudence Brita de la Cour de justice de l’UE.
Sur le plan politique, les interdictions nationales de l’Espagne, de la Belgique, des Pays-Bas et de l’Irlande créent une fragmentation du marché intérieur que Bruxelles a toujours voulu éviter.
Si la Commission opte pour une interdiction totale, elle devra trancher une question explosive : comment contrôler sans imposer un embargo de fait sur certains exportateurs israéliens qui opèrent à la fois en Israël et dans les colonies.


