WASHINGTON, 4 août (Le Parisien Matin) – En cinq mois de guerre contre l’Iran, l’armée américaine a consommé l’essentiel de son stock mondial de missiles sol-sol de haute précision. C’est ce que révèlent trois sources proches du dossier, qui décrivent un arsenal mis sous tension comme jamais depuis des décennies.
Au cœur du problème, deux munitions : l’ATACMS et son successeur le PrSM. Selon deux des sources, les États-Unis en auraient utilisé la quasi-totalité.
L’information, qui n’avait jamais filtré jusqu’ici, tombe à un moment où le conflit s’enlise. Lancée en février conjointement avec Israël par le président Donald Trump sur la promesse d’une opération courte, la guerre s’éternise. Et chaque frappe de précision creuse un peu plus les réserves.
Un stock stratégique vidé en cinq mois
Ce ne sont pas des munitions ordinaires. Les ATACMS, pour Army Tactical Missile Systems, et les PrSM, Precision Strike Missiles, permettent de frapper à plusieurs centaines de kilomètres avec une précision métrique, sans exposer un pilote. Un atout décisif face à un adversaire doté de défenses antiaériennes denses.
Les chiffres exacts restent classifiés. Aucune des sources n’a voulu préciser combien de missiles il reste. Mais l’ordre de grandeur est clair.
L’armée aurait puisé dans ses dépôts répartis partout dans le monde pour alimenter le Commandement central, chargé des opérations au Moyen-Orient. Une quatrième source assure que ce mécanisme de redistribution fonctionne et que l’armée peut se réapprovisionner. Les trois autres, elles, s’inquiètent ouvertement.
Car cette ponction n’est pas sans conséquence. En interne, les données sur les stocks auraient circulé la semaine dernière au sein de l’administration, lors de discussions tendues sur la soutenabilité de l’effort de guerre. Jusqu’où peut-on continuer à frapper l’Iran sans se retrouver démuni face à une autre crise.

Des armes à un million de dollars pièces maîtresses de l’arsenal
Chaque missile coûte plus d’un million de dollars. Un prix qui reflète sa technologie. L’ATACMS a fait ses preuves en Ukraine, où les forces de Kiev s’en servent pour frapper loin derrière les lignes russes.
Le PrSM, plus récent, plus rapide, plus discret, est censé le remplacer progressivement. L’armée a d’ailleurs annoncé la fin de production de l’ATACMS au profit de ce nouveau modèle.
Problème, le PrSM est encore en montée en puissance industrielle. Selon un rapport du Center for Strategic and International Studies publié en mars, les stocks de départ étaient déjà faibles.
L’armée américaine a passé de grosses commandes pour 2027, mais les chaînes peinent à suivre le rythme d’une guerre de haute intensité.
Le choix de puiser massivement dans ces deux systèmes traduit une doctrine. D’après l’une des sources, l’administration Trump a préféré multiplier les tirs à distance pour éviter d’envoyer des avions pilotés au-dessus de l’Iran. Moins de risques pour les équipages, mais une facture logistique colossale.
« Nos entreprises du secteur de la défense produisent actuellement plus de munitions qu’elles ne l’ont jamais fait auparavant, tout en agrandissant leurs usines et en modernisant leurs équipements à un rythme sans précédent »
A déclaré Trump.
Ces armes seraient particulièrement précieuses en cas de conflit contre la Chine, qui dispose de défenses aériennes parmi les plus redoutables au monde.

La Maison-Blanche assure que tout est sous contrôle
Face à ces alertes, la réponse officielle se veut rassurante. Interrogée sur l’état des stocks, la Maison-Blanche a transmis une déclaration du président.
Il affirme que les États-Unis possèdent bien plus de munitions que n’importe qui d’autre au monde, et bien plus que nécessaire.
Le Pentagone tient la même ligne. Son porte-parole en chef Sean Parnell a indiqué que l’armée américaine reste la plus puissante du monde et qu’elle dispose de tout ce qu’il faut pour agir où et quand le président le décide, tout en soulignant que plusieurs opérations ont été menées avec succès dans différents théâtres tout en préservant un arsenal profond.
Une posture que nuancent les industriels et les analystes. Lockheed Martin, qui fabrique les ATACMS, les PrSM et le système antimissile THAAD, et Raytheon, qui produit les Tomahawk et les intercepteurs Patriot, n’ont pas commenté publiquement les niveaux de stocks.
Les experts reconnaissent que la production d’obus et de missiles tourne à plein, à des niveaux record, mais jugent que cela pourrait ne pas suffire pour une guerre longue.
Donald Trump a d’ailleurs mis en avant cet effort industriel en déclarant que les usines tournent plus que jamais et s’agrandissent à un rythme inédit.
Une seule citation officielle résume l’état d’esprit à Washington, celle du président qui assure que les États-Unis disposent de far more munitions than anyone in the world.

Les défenses antiaériennes sous pression
Le problème ne se limite pas aux missiles offensifs. Les systèmes défensifs, indispensables pour protéger les bases américaines et les alliés, sont eux aussi sous tension extrême.
La semaine dernière, le CSIS a publié une nouvelle estimation. Entre février et juillet, environ 65% des intercepteurs Patriot auraient été tirés.
Le stock d’intercepteurs THAAD, autre pilier de la défense antimissile, aurait chuté d’au moins 38% depuis le début de la guerre. Deux sources confirment que ces chiffres correspondent aux données internes américaines.
Même la marine est concernée. Un peu moins de la moitié du stock mondial de missiles de croisière Tomahawk, tirés depuis des destroyers, des croiseurs et des sous-marins, aurait été consommée depuis février.
Une arme centrale pour frapper des cibles très défendues sans risquer un pilote. Selon une source, Raytheon aurait conclu un accord pluriannuel préliminaire avec le Pentagone pour accélérer la production, dans un contexte de course pour reconstituer les arsenaux.
L’inauguration récente d’une nouvelle usine d’artillerie Rheinmetall à Unterluess, en Allemagne, illustre cette mobilisation industrielle à l’échelle occidentale.
Vers un tournant dans la stratégie américaine ?
Cette érosion des stocks change la donne militaire et politique. Si les frappes à longue portée viennent à manquer, le président pourrait être contraint de recourir davantage à des missions de bombardement pilotées, beaucoup plus risquées.
L’alerte est venue des chefs militaires eux-mêmes. Depuis des semaines, ils auraient prévenu le président que les intercepteurs Patriot s’épuisaient.
La semaine dernière, plusieurs médias ont rapporté que Donald Trump avait renoncé à une nouvelle offensive massive en Iran en partie à cause de ces avertissements. Un responsable américain conteste cette version et attribue ce recul à la pression des États du Golfe.
En arrière-plan, un autre débat enfle à Washington, celui de la légalité de cette guerre menée sans déclaration formelle ni autorisation d’usage de la force votée par le Congrès.
Alors que les dépôts se vident et que les usines tentent de suivre, la question n’est plus seulement de savoir comment frapper l’Iran, mais combien de temps les États-Unis peuvent encore le faire sans compromettre leur capacité à dissuader ailleurs, face à la Russie ou à la Chine.


