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Moyen-Orient

Ormuz et mer Rouge : double blocus pétrolier après frappes houthies sur pétroliers

Frida GhitisPar Frida Ghitisjeudi, 23 juilletAucun commentaire9 Min Temps de lecture
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Carte du double blocus des Houthis en mer Rouge et à Ormuz
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TÉHÉRAN/WASHINGTON/DUBAÏ, 23 juillet (Le Parisien Matin) – En mer Rouge, au large du port saoudien de Jizan et à seulement soixante-dix milles nautiques au sud-ouest d’Al Shuqaiq, le transport mondial de pétrole vient de franchir un seuil critique. Dans la nuit de mercredi à jeudi, le pétrolier saoudien Encelia a émis un appel de détresse après avoir été frappé par un projectile, déclenchant un incendie à la proue du navire.

L’attaque, revendiquée jeudi matin par les rebelles yéménites Houthis, ne constitue pas un incident isolé mais le signal d’une nouvelle stratégie. Le mouvement armé, qui contrôle une large bande côtière autour du détroit de Bab el-Mandeb, affirme désormais imposer un blocus naval complet à l’Arabie saoudite.

Cette annonce intervient alors même que le détroit d’Ormuz, à l’autre extrémité de la péninsule arabique, est quasiment fermé par l’Iran, dessinant un double étranglement sans précédent sur les artères énergétiques mondiales.

Un double verrou sur les artères du pétrole mondial

La revendication houthie est tombée jeudi, précise et assumée. Deux pétroliers battant pavillon saoudien, l’Encelia et le Layla, auraient été ciblés dans le cadre de ce que les Houthis présentent comme une opération de blocus contre le royaume. Si l’attaque contre l’Encelia a été confirmée par les autorités saoudiennes et par la société britannique de gestion des risques maritimes Vanguard, qui évoque un projectile non identifié, celle contre le Layla reste pour l’heure non vérifiée de manière indépendante.

Cette offensive marque l’extension géographique de la guerre qui oppose désormais ouvertement l’Iran et ses alliés aux États-Unis et à leurs partenaires régionaux. Depuis lundi, les Houthis avaient annoncé leur intention de bloquer tout navire saoudien cherchant à transiter par le détroit de Bab el-Mandeb, à l’entrée sud de la mer Rouge. Ce goulet, large de seulement vingt-neuf kilomètres à son point le plus étroit, est l’un des passages les plus fréquentés au monde pour le commerce et l’énergie.

Jusqu’à présent, l’attention du monde était concentrée sur le détroit d’Ormuz. Les Gardiens de la Révolution iraniens ont affirmé jeudi que ce détroit était sous leur contrôle et complètement fermé tant que les opérations américaines se poursuivraient dans la région. Ils ont également déclaré qu’aucun pétrolier ne serait autorisé à entrer ou à sortir sans coordination préalable avec Téhéran. Dans ce contexte, ils ont rapporté qu’un pétrolier sur trois avait pris feu après une explosion en tentant de franchir une route qu’ils décrivent comme minée au sud d’Ormuz, tandis que les deux autres auraient fait demi-tour.

L’apparition simultanée de ces deux blocus est analysée par de nombreux observateurs comme une manœuvre coordonnée. Téhéran, qui tente de conserver un levier face à une campagne de frappes américaines entrée dans sa douzième nuit consécutive sur ordre du président Donald Trump, utiliserait la carte houthie pour accroître la pression économique mondiale. La mer Rouge devient ainsi le second front d’une guerre énergétique.

Port de Yanbu menacé par le blocus des Houthis en mer Rouge

Yanbu assiégée, la voie de contournement saoudienne prise pour cible

Pour l’Arabie saoudite, la menace est existentielle sur le plan économique. Après la fermeture quasi totale d’Ormuz, le royaume avait massivement réorienté ses exportations vers son terminal de Yanbu, situé sur sa côte ouest, donnant directement sur la mer Rouge. Ce port était devenu en quelques jours la principale porte de sortie du brut saoudien à destination de son marché principal, l’Asie. Des millions de barils par jour y transitaient pour éviter le golfe Persique.

Le blocus houthi de Bab el-Mandeb vient précisément frapper cette solution de repli. Ce qui apparaissait comme une manœuvre de contournement réussie est devenu une cible prioritaire. Les conséquences sur le terrain sont déjà visibles. Mercredi, cinq pétroliers ont brusquement changé de cap en mer Rouge pour éviter le détroit. La veille, mardi, trois pétroliers chargés de brut saoudien à destination de la Chine et de l’Inde ont effectué des demi-tours complets.

Les armateurs envisagent désormais des itinéraires beaucoup plus longs et coûteux. Pour rejoindre l’Asie depuis Yanbu sans passer par Bab el-Mandeb, de nombreux navires n’ont d’autre choix que de remonter vers le nord, de franchir le canal de Suez, de déboucher en Méditerranée puis de contourner l’ensemble du continent africain par le cap de Bonne-Espérance. Ce détour ajoute plusieurs semaines de navigation, des dizaines de milliers de dollars de carburant supplémentaires et une exposition accrue aux risques d’assurance. Les primes de risque de guerre pour la zone mer Rouge ont explosé en quarante-huit heures.

Du côté saoudien, la communication reste mesurée. L’agence de presse officielle SPA a indiqué jeudi, citant une source à l’Autorité générale des transports, que tous les membres d’équipage de l’Encelia étaient sains et saufs. La même source précise que le feu à l’avant du navire a été maîtrisé et que les autorités ont pris les mesures nécessaires pour sécuriser le bâtiment et protéger l’environnement marin. L’incident s’est produit tard mercredi soir, près de Jizan, selon une source de sécurité maritime.

Les Houthis, une guérilla devenue puissance navale régionale

Comprendre la portée de ce blocus implique de mesurer la résilience du mouvement qui l’impose. Les Houthis ne sont pas un groupe armé ordinaire. C’est un mouvement à la fois militaire, politique et religieux, issu de la famille Houthi et enraciné dans le nord du Yémen. Ils se réclament du zaïdisme, une branche du chiisme, et ont tissé au fil des années des liens étroits avec la République islamique d’Iran, bien qu’ils réfutent l’étiquette de proxy iranien et affirment développer leurs propres armements.

Leur histoire est celle d’une guérilla de montagne qui a su transformer des combattants en sandales en une force de plusieurs dizaines de milliers d’hommes capable de perturber le commerce mondial et de défier Israël et ses alliés occidentaux depuis le début de la guerre à Gaza.

Leur chef, Abdul Malik al-Houthi, est une figure extrêmement secrète qui a su capitaliser sur l’instabilité née des printemps arabes de 2011 pour étendre son pouvoir. En 2014, le mouvement s’est emparé de la capitale yéménite Sanaa. L’année suivante, l’Arabie saoudite a pris la tête d’une coalition militaire arabe pour tenter de les déloger, déclenchant un conflit qui a provoqué l’une des pires crises humanitaires contemporaines avant qu’une trêve négociée par l’ONU ne soit instaurée en 2022.

Depuis, ils ont résisté à tout. Aux bombardements intensifs de la coalition saoudienne, puis aux campagnes de frappes américaines menées sous l’administration de Joe Biden pour sécuriser la route commerciale de la mer Rouge, et enfin à l’intensification ordonnée par Donald Trump l’an dernier contre leurs positions qui visaient des navires de guerre et de commerce au large du Yémen.

Aucune de ces campagnes n’a mis fin à leur capacité de nuisance. Comme l’a résumé l’ancien sous-secrétaire adjoint à la Défense pour le Moyen-Orient sous le premier mandat de Trump, Michael Mulroy,

« Les Houthis ont prouvé à maintes reprises par le passé qu’ils ont la capacité et la volonté d’entraver le trafic maritime en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb ».

Les États-Unis affirment que l’Iran a armé, financé et entraîné les Houthis. Le mouvement, lui, continue de revendiquer son autonomie stratégique tout en s’inscrivant clairement dans ce que Téhéran appelle l’axe de la résistance.

Pétrolier saoudien Encelia en mer Rouge frappé par les Houthis

Washington pris entre deux fronts, d’Ormuz à Bab el-Mandeb

Pour l’armée américaine, l’ouverture de ce second front naval est un casse-tête opérationnel majeur. Déjà mobilisée pour contenir les attaques iraniennes dans le Golfe, où Téhéran affirme avoir frappé des cibles américaines au Koweït et en Jordanie, et où les Gardiens de la Révolution disent avoir attaqué des systèmes de missiles, des dépôts d’armes et de carburant américains en Jordanie, elle doit désormais envisager de redéployer des moyens vers le sud.

Des responsables américains actuels et anciens estiment que ce blocus houthi pourrait mettre à rude épreuve une marine déjà sous tension. L’Arabie saoudite, qui accueille des forces américaines sur son sol, n’a pas encore formulé de demande officielle d’assistance militaire à Washington. Mais le ton de la Maison-Blanche s’est durci. Mardi, interrogé par la presse, Donald Trump a prévenu que si le trafic en mer Rouge venait à être entravé, les États-Unis interviendraient, rappelant que cela avait déjà été fait par le passé.

Sur le plan militaire, l’équation est complexe. Jason Campbell, ancien haut responsable du Pentagone, estime que répondre à la menace en mer Rouge pourrait obliger Washington à déplacer des navires de guerre du Golfe vers les abords du Yémen, à la fois pour mener des opérations offensives contre les positions houthies et pour assurer la défense antimissile des voies de navigation. Ce redéploiement affaiblirait mécaniquement le dispositif face à l’Iran dans le détroit d’Ormuz.

L’enjeu est donc autant stratégique que logistique. Les Houthis ont bâti leur réputation sur leur agilité, leur connaissance parfaite d’un terrain montagneux et côtier difficile, et leur capacité à opérer avec des moyens asymétriques, drones et missiles de croisière à bas coût, contre des marines de haute technologie. Cette asymétrie rend toute campagne aérienne longue et incertaine.

Un marché pétrolier sous pression

L’expansion de la guerre à la mer Rouge jette une nouvelle incertitude sur un marché pétrolier qui tentait un fragile redressement. Même avant les dernières menaces sur Bab el-Mandeb, le blocus quasi total d’Ormuz avait déjà fait grimper les cours du brut, alimentant l’inflation mondiale et pesant sur le pouvoir d’achat des automobilistes américains, à un moment où la guerre, impopulaire, met sous pression les alliés républicains de Donald Trump à l’approche des élections législatives de novembre.

Le double étranglement fait craindre un choc d’offre durable. La mer Rouge et le golfe Persique concentrent à eux deux plus d’un tiers des flux pétroliers maritimes mondiaux. Si les deux goulets restent durablement perturbés, les raffineurs asiatiques, premiers clients du brut saoudien, devront se tourner vers des sources plus éloignées et plus chères, tandis que les consommateurs européens verront leurs coûts d’importation s’envoler. Les analystes évoquent déjà un scénario de ralentissement économique mondial induit par l’énergie.

L’industrie du transport maritime est en première ligne. Les compagnies doivent arbitrer entre le risque sécuritaire et le coût économique. Contourner l’Afrique représente non seulement un surcoût direct, mais aussi une immobilisation plus longue des navires, réduisant la capacité disponible et faisant grimper les taux de fret. Les assureurs maritimes, qui avaient déjà relevé leurs primes pour la zone Golfe, étendent désormais leurs zones de guerre à l’ensemble de la mer Rouge méridionale.

Dans ce contexte, chaque signal compte. Le fait que l’Encelia ait pu être sécurisé et que son équipage soit sain et sauf est une note rassurante, mais il ne masque pas la tendance de fond. La rapidité avec laquelle les Houthis ont revendiqué l’attaque, identifié deux navires et assumé un blocus étatique montre une volonté d’installer cette nouvelle donne dans la durée. L’économie mondiale, déjà fragilisée par des mois de tensions, pourrait bien devoir apprendre à naviguer durablement entre deux détroits sous haute menace.

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